De l'essence dans votre huile ! - L'Odyssée du Gras // Partie 4
Je ne pouvais pas passer sous silence l’hexane. Greenpeace et notre Elise Lucet nationale avec son Cash Investigation de juin dernier1 ont fait beaucoup de bruit ; et à raison.
Une fois n’est pas coutume, j’ai pris le temps de lire, de creuser, de visionner également
Alors on s’assoit, on respire, je prends le temps d’expliquer. Mon aspiration en tant qu’éducatrice de santé : vous rendre autonomes.Reprenons au moulin Joachim
Quand Joseph, mon arrière-grand-père et avant lui son père, pressait ses graines sous sa meule en pierre, il en tirait peut-être 60 à 70 % de l’huile qu’elles contenaient. Le reste ? Il restait prisonnier du tourteau, ce résidu solide qu’on donnait ensuite aux bêtes. Pour Joseph, cette « perte » était le juste prix d’une huile vivante. C’était ainsi, et c’était très bien.
Et puis s’est imposée l’industrie moderne qui, quant à elle, ne supporte pas de laisser 10 % d’huile derrière elle. Alors elle a inventé un tour de passe-passe. Après une première pression mécanique qui récupère environ 89 % de l’huile, elle plonge les tourteaux dans un bain de solvant chauffé autour de 60 °C. Ce solvant très peu onéreux « aspire » les derniers pourcentages et le rendement grimpe à 97 %. Ces huit petits points, c’est toute la différence économique…
Ce solvant, c’est l’hexane.
L’hexane, qu’est-ce que c’est ?
Un dérivé du pétrole. Un cousin de l’essence, choisi par l’industrie pour une raison simple : il est économique et « adore » le gras (on dit qu’il est lipophile). Un peu comme l’acétone dissout le vernis à ongles, l’hexane dissout l’huile encore piégée dans la graine. On l’emploie surtout pour extraire les huiles de colza, d’arachide, de tournesol2 et de soja, nos grandes cultures oléagineuses.
En théorie, tout l’hexane est ensuite évaporé puis recyclé. En pratique (les analyses indépendantes le montrent) … il en reste toujours un peu. Toute huile qui a été extraite à partir de l’hexane (on parle de “trituration”) en garde une trace.
Le tour de passe-passe de l’étiquette
Et c’est ici que ça devient ubuesque. Vous pouvez retourner la bouteille dans tous les sens ; jamais vous ne lirez le mot « hexane » dans la liste des ingrédients. Pourquoi ? Parce qu’il n’est pas classé comme additif, mais comme « auxiliaire technologique ». La logique administrative ? Puisqu’il est censé s’évaporer, il n’aurait pas à être déclaré. Résultat, un solvant pétrochimique intervient dans la fabrication de votre huile… sans laisser la moindre trace écrite sur l’emballage.
Photo (D.R) : Je me suis rendue en supermarché et j'ai regardé les étiquettes de 3 huiles ou mélange d'huiles différents - aucune trace
Le plus troublant : le paradoxe soulevé par les parlementaires eux-mêmes en janvier 2026 : à cause de sa dangerosité, l’hexane a quasiment disparu des produits non alimentaires que l’on vend au grand public. Vous n’en trouverez pas dans votre démaquillant, ni au rayon bricolage. Mais dans votre huile de table, il reste autorisé, encadré par des seuils fixés sur des évaluations… de 1996 !!! Interdit de fait dans le flacon de la salle de bain, toléré dans la bouteille de la cuisine. Cherchez l’erreur.
En aparté, car on touche ici à l’aspect social incontournable, l’hexane a une explosivité très importante. Depuis 1991, ont eu lieu plusieurs dizaines d’accidents recensés, dont certains mortels, dans des usines au niveau international. Il est par ailleurs responsable de très nombreuses intoxications par inhalation, toujours à travers le monde. Le triste exemple le plus frappant reste celui de 2009 concernant 137 ouvriers d’un sous-traitant d’Apple (pour nettoyer notre smartphone-chéri tombé d’un pommier). On apprend que depuis le n-hexane n’est plus utilisé par Apple.
Ce que l’on retient : l’hexane est dangereux pour notre santé à travers notre alimentation mais également pour les ouvriers qui travaillent dans ces usines.
Pourquoi en retrouve-t-on jusque dans le beurre, le lait… et le biberon ?
Souvenez-vous des tourteaux déshuilés. Riches en protéines, ils sont destinés majoritairement à l’alimentation du bétail. Les vaches, les poules mangent ainsi ces résidus d’hexane contenus dans les tourteaux … c’est ainsi que l’hexane fait le tour complet de la chaîne pour revenir dans le lait, le beurre, les œufs, la volaille. C’est pourquoi l’enquête de Greenpeace (septembre 2025) a retrouvé des résidus non seulement dans des huiles, mais aussi dans du beurre, du lait (y compris des laits infantiles) et du poulet : sur 56 produits testés, environ deux tiers étaient positifs. Selon cette même enquête, le premier utilisateur d’hexane en France serait le groupe Avril, propriétaire de Lesieur, Puget et de Sanders (leader de l’alimentation animale).
Tourteau de soja (photo D.R.)
Où en est-on ? (car l’affaire bouge vite)
Si je vous en parle maintenant, ce n’est pas un hasard : le dossier s’est emballé en quelques mois.
Septembre 2025 : Greenpeace publie son enquête3 après plus d’un an d’analyses.
Octobre 2025 : un collectif de médecins alertent dans une tribune du journal Le Monde4et demande la révision des seuils autorisés.
Décembre 2025 : l’ECHA (agence européenne des produits chimiques) inscrit le n-hexane parmi les substances très préoccupantes (SVHC).
Janvier 2026 : une mission parlementaire (les députés Richard Ramos et Julien Gabarron) rend son rapport. Il confirme le profil toxique de la molécule et soutient une proposition de loi pour un étiquetage obligatoire, avec l’objectif de faire disparaître l’hexane de nos assiettes. Il recommande aussi, a minima, d’informer les éleveurs quand les tourteaux qu’ils achètent ont été extraits à l’hexane.
Juin 2026 : Cash Investigation consacre un volet au sujet sur France 2 et la pétition de Greenpeace dépasse les 400 000 signatures.
En cours : à la demande de la Commission européenne, l’EFSA réévalue la sécurité de l’hexane comme solvant d’extraction (les données de 1996 étant jugées insuffisantes et donc obsolètes). Ses conclusions sont attendues pour 2027 et déboucheront très probablement sur une nouvelle réglementation.
Autrement dit : ce que je vous raconte aujourd’hui sera peut-être encadré autrement demain. Bonne nouvelle : les lignes bougent. Croisons les doigts (des mains ET des pieds, toujours !)
Le contre-feu : « à qui profite le buzz ? »
Que disent les industriels des corps gras ? Ils estiment qu’aucune alerte sanitaire n’est démontrée, que les résidus restent sous les seuils et ils mettent en garde contre une réglementation « franco-française » qui fragiliserait la filière.
Une enquête de l’UFC-Que Choisir (décembre 2025), au titre éloquent, « À qui profite le buzz ? »5, souligne que la controverse a été en partie alimentée par une entreprise qui a tout à y gagner : celle qui commercialise justement le solvant alternatif à l’hexane (le 2-méthyloxolane). Les parlementaires eux-mêmes l’ont noté, tout en précisant que cette origine commerciale ne retire rien à la légitimité de la question.
Ce que nous devons retenir
L’hexane est reconnu comme un neurotoxique provoquant engourdissements, faiblesse musculaire, troubles de la sensibilité, surtout aux extrémités. Certains des ouvriers hautement exposés et contaminés par inhalation ont développé la maladie de Parkinson6.
Sa neurotoxicité est reconnue depuis 1996 en Europe par le Scientific Committee on Food (prédécesseur de l’EFSA) et le seuil plafond des résidus à 1 mg/kg qu’il a fixé alors, n’a pas été révisé depuis 30 ans. Seulement, le SCF s’est basé sur une seule étude, qui, selon l'enquête de Cash Investigation, auraitelle-même été financée par VERNOF, le lobby des huiles néerlandais … et qui, à ce jour, n’est toujours pas publiée.
L’hexane en plus d’être neurotoxique, l’est également pour le système reproducteur pour l’homme et la femme. On dit qu’il est reprotoxique en affectant par exemple la qualité des spermatozoïdes.
Selon les toxicologues comme le Dr Coumoul, l’hexane serait en outre un perturbateur endocrinien. Ce qui signifie qu’il interfère avec le système hormonal en imitant / bloquant / dérégulant les hormones.
Depuis 2014, l’ANSES (Agence Nationale de Sécurité Sanitaire) a établi que l’hexane « provoque des atteintes irréversibles du système nerveux périphérique ». L’INRS (Institut National de Recherche et de Sécurité) a confirmé que l'exposition chronique entraîne des polynévrites pouvant évoluer vers des paralysies et l'ECHA l'a reclassé « neurotoxique avéré » en 2024.
L’hexane n’apparaît jamais sur l’étiquette des huiles, laits, laits infantiles, beurres ou encore tourteaux - nos éleveurs jusqu’aux dernières enquêtes l’ignoraient eux aussi.
Même si les résidus mesurés sont très en-dessous du seuil réglementaire (de l’ordre de 0,05 à 0,08 mg/kg dans les huiles, pour un plafond fixé à 1 mg/kg), les autorités (médecins, ANSES, INRS) rappellent que l’explosion des maladies neurodégénératives (comme Alzheimer, Parkinson) ou encore la baisse de fertilité est difficilement décorrélable de l’industrie agroalimentaire.
Notre corps est doté d’organes qui dépolluent notre organisme (on parle d’émonctoires) comme le foie et les reins ; ces mêmes organes sont atteints par l’hexane et donc ne jouent plus leur rôle. En plus de ces deux organes, selon les expérimentations sont atteints à haute dose la rate, les testicules, le système nerveux périphérique … et le cerveau. Une fois entamée, la dégénérescence est continue. Aujourd’hui, les scientifiques ignorent la quantité accumulée d’hexane nécessaire au déclenchement d’un parkinsonisme.
La bonne nouvelle : vous tenez déjà l’antidote
Et c’est là que je souris, parce que vous n’avez rien de nouveau à apprendre. Les réflexes vus dans les trois premières parties de “L’Odyssée du Gras” vous protègent déjà de l’hexane :
Le label Bio (AB / Eurofeuille) : le cahier des charges biologique interdit purement et simplement l’hexane. Une huile bio est extraite mécaniquement.
Les mentions « Vierge », « Extra vierge », « Première pression à froid » : elles répondent à un cadre juridique strict qui impose une extraction mécanique, sans solvant. Pas d’hexane possible.
Moins d’ultra-transformé : biscuits industriels, plats préparés et margarines sont des portes d’entrée majeures pour ces huiles bas de gamme. Réduire, c’est déjà réduire l’exposition.
Autrement dit : l’huile de Joseph, vierge, pressée à froid, celle qui laisse volontairement un peu de gras dans son tourteau plutôt que d’accepter le bain de pétrole, n’a jamais été aussi moderne. Cette « perte de rendement » qu’on lui reprochait hier, c’est très exactement ce qui la rend propre aujourd’hui.
Label bio AG Agriculture Biologique
Label bio Eurofeuille de l’Union Européenne
Voilà pourquoi, avant de vous parler des Oméga-3 en gélules et des bons gras du règne animal au prochain numéro, il fallait poser ceci : savoir d’où vient ce que l’on mange vaudra toujours mieux que n’importe quelle pilule. Et puisque l’hexane nous a menés tout droit du champ à l’étable, c’est précisément là que reprendra notre grand final : les trésors du monde animal, et le vrai mode d’emploi des compléments.
Prenez soin de vos cellules,
Stéphanie
1 - Cash Investigation, Aliments ultra-transformés : dans les arrière-cuisines des industriels, juin 2026. Le documentaire est édifiant tout du long ; du coup je vous le conseille entièrement. Y est abordé l’hexane à partir d’1h30 de vidéo. A visionner ici
2 - Vous vous rappelez qu’on oublie définitivement l’huile de tournesol ! Non ? Allez lire mon précédent article ici !
3 - Greenpeace, Dossier de presse “Nos aliments contaminés à l’hexane. Le groupe agroalimentaire Avril au cœur d’un scandale sanitaire”, septembre 2025. A lire ici.
4 - Le Monde,« Un produit ne doit être autorisé que si les avantages sont supérieurs aux risques pour la santé publique. Ce n’est pas le cas ici »,7 octobre 2025. A lire ici.
5 - UFC-Que Choisir, « À qui profite le buzz ? »,décembre 2025. A lire ici.
6 - Pezzoli, « Parkinsonism due to n-hexane exposure », The Lancet, 1989.